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Une petite fabrique de la Drôme, un gros registre relié, et des caisses de billes qui partent vers Strasbourg, Pau, Limoges, Nouméa et Dakar. Voici où allaient les billes françaises, et par quelles mains ce registre nous est parvenu.
Un registre sauvé avec les machines
Il faut commencer par la fin de l'histoire, parce que sans elle il n'y aurait rien à raconter.
Gaël Mauron n'est pas venu à la bille par la terre. Il a passé une vingtaine d'années en bureau d'études avant de quitter ce métier pour fonder un atelier de jeux en bois, Concept Bois et Jeux ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre). C'est en cherchant des pions traditionnels pour ses jeux qu'il a appris l'existence du dernier fabricant français de billes en terre, alors sur le point de passer la main. Il a fait le voyage. On lui a montré le geste. On lui a cédé les machines, des machines d'origine Barral, des années 1940.
Avec les machines sont venus les papiers.
C'est l'un de ces papiers que nous ouvrons aujourd'hui : un gros volume relié, une page par client, les factures d'un côté, les règlements de l'autre. Ce n'est pas un carnet de commandes, c'est un grand livre de comptes, celui qui enregistre ce qui a été facturé et ce qui a été payé. Personne ne l'avait lu ligne à ligne. Nous l'avons fait, page après page, et nous en sommes ressortis avec une carte de France écrite à la plume.
Ce volume aurait pu rester dans une armoire. Il aurait pu partir avec le reste. Il est là parce que celui qui a repris les machines a aussi ramassé les papiers, ce que presque personne ne fait. Gaël Mauron nous l'a confié, il a relu nos articles pour en corriger les approximations, et il nous a autorisés à tout employer. Quand nous l'avons remercié, il a répondu qu'il n'était « qu'un maillon de la chaîne ». C'est trop modeste, et vous allez voir pourquoi.
Une petite fabrique qui vendait très loin
Ouvrez ce registre au hasard et regardez les villes.
Il y a d'abord le voisinage, celui qu'on attend : Valence, Bourg-lès-Valence, Montélimar, la vallée du Rhône, Saint-Rémy-de-Provence, Aubenas. Une fabrique de village qui fournit ses environs, rien que de très normal.
Puis les pages tournent, et le voisinage s'évanouit. Saint-Étienne. Limoges. Pau. Nancy. Strasbourg. Paris. Landrecies, tout au nord, à la frontière du Hainaut. Entre 1961 et 1978, les années où ce volume se laisse lire, les caisses partent dans toutes les directions à la fois.
Et ce n'est pas la limite. Les pages d'index, celles où l'on retrouve un client par son nom, emmènent bien plus loin que l'Hexagone. Fort-de-France. Saint-Denis-de-la-Réunion. Nouméa, deux maisons différentes. Dakar. Plusieurs villes d'Algérie.
Arrêtez-vous une seconde sur ce que cela suppose. Une bille de la Drôme qui arrive à Nouméa, dans ces années-là, c'est une caisse de bois, un camion, un quai, un cargo, et des semaines de mer. Quelqu'un, dans un bureau de la vallée, a calculé que cela valait le coup. Et l'a refait, année après année, parce que la page du client de Nouméa n'est pas une page isolée : elle a une suite.
Nous ne savons pas dire combien de clients cette maison comptait. Les pages d'index qui nous sont parvenues ne couvrent qu'une partie de l'alphabet, et nous nous garderons d'en tirer un total. Mais rien que sur cette portion, il y a plus de deux cent cinquante noms de maisons de commerce, chacun avec sa ville. Pour une fabrique de village, c'est un réseau.
Qui achetait les billes ?
C'est là que le registre devient réjouissant, parce que les enseignes racontent le métier mieux que n'importe quel commentaire.
Il y a d'abord, évidemment, les marchands de jouets, et ils portent des noms magnifiques. Perpignan-Jouets. Paris-Jouets. Sélection Jouets, à Montpellier. Touraine-Cadeaux-Jouets, à Tours. Superjouet-Lardy. La Société CADO-JOU, à Metz. Deux maisons différentes qui s'appellent toutes les deux Tout pour l'Enfant, l'une à Auray, l'autre à Chalon-sur-Saône. Et cette merveille du vocabulaire d'époque : la Société générale de Bimbeloterie, à Lens, la bimbeloterie étant le nom qu'on donnait alors aux petits objets de fantaisie. Ajoutez Prince Charmant au Bouscat, Le Super Grillon à Saint-Gilles, Rhône-Surprises à Condrieu.
Mais si vous ne regardez que les jouetteries, vous ratez la moitié du réseau.
À côté d'elles, tout aussi présents, il y a les bazars et les grossistes en alimentation. Paridoc. Promodès, à Caen. L'Union des Coopérateurs, à Sin-le-Noble. La Société Paris-France. Le Ravitaillement Forain, à Paris, qui approvisionnait les fêtes foraines. Sud-Comptoir, à Pélissanne.
Cela dit quelque chose de très concret sur la façon dont un enfant se procurait des billes avant les grandes surfaces et avant les plateformes. On n'allait pas dans un magasin de billes : il n'y en avait pas. On achetait ses billes là où l'on achetait tout le reste. Chez le marchand de jouets si la ville en avait un. Au bazar. À l'épicerie de la coopérative. Sur un stand de fête foraine. La bille arrivait dans les poches par le circuit du commerce ordinaire, et ce registre est le plan de ce circuit.
Des dizaines de milliers dans les caisses, une par une dans les poches
Reste la question des quantités, et elle change l'échelle de tout ce qui précède.
Les lignes de facture portent des chiffres qui se lisent sans effort. Dix mille. Vingt-trois mille. Trente mille. Une commande de cette maison ne se comptait pas en boîtes, elle se comptait en dizaines de milliers de pièces. Il y a aussi des lignes plus modestes, quelques centaines, et une ligne de mille sachets, ce qui indique que la marchandise partait parfois déjà conditionnée pour la vente au détail.
Un article de presse local de 1982 parlait à cette époque de cinquante millions de billes par an et de cinq employés. Nous citons ces deux chiffres tels qu'ils ont été écrits, sans rien en tirer de plus.
Et puis, au milieu de ces colonnes, il y a ce moment que nous n'oublierons pas.
Les marchandises sont désignées par des abréviations comptables, des lettres seules, que nous ne savons pas traduire et que nous ne traduirons donc pas. On avance dans les lignes en lisant des sigles. Et soudain, sur un compte de Limoges, un mot en clair, écrit à la plume entre un numéro de facture et un prix : « 450 Calots ».
Pendant quelques secondes, le registre cesse d'être un livre de comptes. Un mot de cour de récréation vient de traverser une page de comptabilité. On imagine la caisse, et ce qu'elle contient. On imagine le marchand de Limoges qui la déballe. Le mot revient trois fois dans tout le volume, dont une fois pour un retour de marchandise, ce qui veut dire que des calots ont fait le voyage dans les deux sens.
Détail savoureux, et qui en dit long : le mot « billes », lui, n'apparaît nulle part. Dans le langage de la maison, la marchandise s'écrivait en sigles. C'est le vocabulaire des enfants qui a survécu en clair. Sur ce mot de calot et sur les autres mots du jeu, nous tenons une page à part, l'Encyclopédie des billes.
Voilà, au fond, ce que ce registre donne et qu'aucun objet ne donne : le trajet. Une ligne écrite dans un bureau de la Drôme, une caisse sur un quai, un magasin à Landrecies ou à Pau, un sachet acheté un jeudi, et au bout, une cour de récréation.
Gaël aujourd'hui : la chaîne n'est pas rompue
Le registre s'arrête en 1978. Les machines, elles, ne se sont pas arrêtées.
Elles ont changé de département. Elles tournent aujourd'hui en Mayenne, dans l'atelier de Gaël Mauron, et elles font toujours des billes en terre. Le rythme n'a plus rien de celui d'une fabrique : sept heures de travail effectif réparties sur un mois et demi, trois étapes de séchage, pour une seule série de six mille billes. Nous avons raconté ce procédé en détail, avec ses photographies d'atelier, dans Les billes en terre cuite : avant le verre, l'argile.
Comparez avec les lignes du registre. Une seule commande de 1965 emportait cinq fois cette série.
Ce n'est pas une chute mélancolique, c'est l'inverse. Les machines qui remplissaient les caisses de trente mille pièces existent encore, elles fonctionnent, et quelqu'un s'en sert. Entre le bureau de la Drôme des années soixante et l'atelier de la Mayenne d'aujourd'hui, il y a un homme qui a fait le voyage, chargé un camion, remonté un outillage et gardé les papiers.
Et il y a nous, au bout de cette chaîne, qui vous racontons ce qu'il a sauvé.
Merci Gaël Mauron
Cet article, comme toute notre série sur la bille française, repose entièrement sur le fonds documentaire que Gaël Mauron nous a confié, et sur le temps qu'il a pris pour nous relire. Il a corrigé nos erreurs de procédé, il nous a envoyé ses panneaux d'exposition, il nous a décrit sa fabrication étape par étape, et il nous a autorisés à tout employer en le citant.
Son atelier, Concept Bois et Jeux ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), se visite en ligne, et la fabrication s'y regarde en vidéo ↗ (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre). Cela vaut le détour.
À votre tour
Vous souvenez-vous de l'endroit où vous achetiez vos billes, enfant ?
Un marchand de jouets, un bazar, l'épicerie du village, un rayon de supermarché, un stand de fête foraine, une distribution de kermesse ? Et les achetiez-vous au sachet, à la poignée, à l'unité ?
C'est exactement la question à laquelle ce registre répond pour les années soixante et soixante-dix, vu du côté du fabricant. Nous aimerions beaucoup l'entendre depuis l'autre bout du comptoir, celui de l'enfant qui tend sa pièce.
Et vous, où achetiez-vous vos billes ? Racontez-nous en commentaire : le nom du magasin, la ville, ce qu'on vous vendait et comment. Ce sont des souvenirs que personne n'écrit, et qui disent souvent l'essentiel.
Chez MesBilles
- Les billes en terre cuite : avant le verre, l'argile, le procédé que Gaël Mauron pratique aujourd'hui sur les machines Barral
- L'Encyclopédie des billes, le vocabulaire, les tailles et les règles, dont le mot calot
- Tout le blog Passion Billes, nos articles de fond et de patrimoine
Sources
- Grand livre de comptes clients de la maison Barral, vues photographiques IMG_0641.JPG à IMG_0665.JPG, dépouillement intégral conduit le 21 août 2026. Fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron et employé avec son accord exprès. Le fonds n'étant pas coté, la cote est le nom du dossier d'archive et le nom de fichier.
- Éléments de reprise d'atelier et de procédé décrits par Gaël Mauron dans sa correspondance avec MesBilles, juin 2026, et sur la page Atelier de son site. Employés avec son accord.
- Le Dauphiné Libéré, édition du 25 juin 1982. Citation courte créditée.
Le fonds est partiel : les pages qui nous sont parvenues couvrent de façon certaine les années 1961 à 1978, et les index ne portent qu'une partie de l'alphabet. MesBilles ne tire aucune conclusion au-delà de ce qui est lisible sur les pages elles-mêmes, ne nomme aucune personne physique, et ne développe aucune abréviation dont le sens ne lui est pas établi. Aucune reproduction d'image d'archive n'accompagne cette version.

L'œil MesBilles
Ce qui nous a arrêtés, dans ces pages, c'est le mot Calots. Trois occurrences dans tout le volume, au milieu de sigles que nous ne savons pas lire. Un mot de cour de récréation, écrit à la plume dans une colonne comptable. Il est là parce qu'il fallait bien nommer la marchandise, et c'est le mot des enfants qui a servi.
C'est aussi pour cela que nous vendons toutes nos billes à l'unité. Une ligne de trente mille pièces, c'était le métier d'une fabrique d'autrefois. Une bille choisie une par une, c'est autre chose, et les deux tiennent dans la même histoire.
Crédits visuels : photo MesBilles, billes du catalogue, vendues à l'unité · Source documentaire : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron.