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Dans les archives étudiées, les billes ne passent pas par des magasins qui leur sont exclusivement consacrés. Alors comment une bille arrivait-elle dans la poche d’un enfant, dans la France des années soixante ? Le grand livre d’une fabrique de la Drôme donne la réponse, et elle est plus surprenante qu’on ne croit.
Alors, où achetait-on ses billes ?
Posez la question autour de vous, à quelqu’un qui a joué aux billes vers 1965 ou 1972, et vous verrez la réponse hésiter.
Le marchand de jouets, bien sûr, quand la ville en avait un. Mais aussi le bazar de la place. Le rayon du fond, à l’épicerie de la coopérative. Un stand de fête foraine. Le tabac-presse, parfois. Une kermesse d’école. Personne ne répond « à la billeterie ».
C’est le point de départ de cet épisode, et il n’est pas anodin. Un objet qui se vendait par dizaines de milliers, dans toute la France, et qui n’avait pourtant nulle part de commerce à lui. La bille voyageait toujours dans le sillage d’autre chose.
Nous avons voulu savoir dans le sillage de quoi exactement. Et pour une fois, nous avons une pièce qui le dit.
Un métier qui portait un nom
Dans le grand livre de comptes de la maison Barral, que nous avons lu page à page et dont nous avons raconté le voyage dans À qui vendait la dernière fabrique de billes de France ? ›, une enseigne nous a arrêtés plus que les autres.
Elle s’appelle la Société générale de Bimbeloterie, et elle est à Lens.
Le mot paraît sorti d’un roman. Il désigne pourtant une profession parfaitement constituée. La Fédération française des industries Jouet-Puériculture, qui fédère aujourd’hui les fabricants du secteur, date son propre point de départ de 1868, année de la Chambre Syndicale de la Bimbeloterie, qui regroupait, selon les termes mêmes de la fédération, « négociants, importateurs, fabricants et détaillants ». La Chambre Syndicale des Fabricants de Jouets et Jeux, elle, suivra en 1891.
Autrement dit : au moment où la maison Barral remplit son registre, elle vend à des maisons qui appartiennent à un métier organisé depuis un siècle.
Et ce métier avait son bottin. La Bibliothèque nationale de France conserve, et donne à lire en ligne, un ouvrage au titre magnifique : Annuaire officiel des jouets & jeux, des bazars, bimbeloterie, articles de Paris et des industries annexes, publié en 1897 sous le patronage de la Chambre syndicale des fabricants des jouets et jeux de Paris.
Relisez ce titre lentement. Jouets, jeux, bazars, bimbeloterie, articles de Paris. Cinq mots, un seul annuaire, un seul métier. C’est exactement la liste des clients que nous lisons dans le registre de la Drôme soixante-dix ans plus tard. La bille ne s’est pas glissée par hasard entre un plumeau et une poupée : elle relevait, officiellement, de la même branche.
La bille voyageait avec l’épicerie
C’est ici que le registre devient étonnant, et qu’il corrige une idée reçue.
Si vous imaginez que ce fabricant vendait à des jouetteries et à rien d’autre, les pages disent le contraire. À côté des maisons de jouets, une seconde famille de clients occupe une place au moins aussi grande : les bazars, les grossistes en alimentation et les coopératives de consommation.
Nous ne détaillerons pas ici les noms, ils sont dans l’épisode précédent. Retenez la nature du client : ce sont des maisons dont le métier principal est de remplir des rayons, tous les rayons, dans des centaines de points de vente à la fois.
Et il y a mieux. Une des maisons du registre s’appelle le Ravitaillement Forain, et elle est à Paris. Sa raison sociale dit son métier : elle approvisionnait les fêtes foraines.
Voilà pourquoi la réponse à notre question de départ est plurielle. Un enfant n’achetait pas ses billes au même endroit selon qu’il habitait une ville avec une jouetterie, un village avec une coopérative, ou qu’il passait un dimanche d’août devant un stand de tir. Trois circuits différents, un seul fabricant, et la même bille au bout.
Une précision, parce qu’elle compte et que nous ne la franchirons pas : le registre est un document de gros. Il établit ce que ces maisons ont acheté. Il ne dit pas ce qu’elles en ont fait, ni à qui elles l’ont revendu, ni à quel prix. Nous écrivons ce qu’il porte, et rien de plus.
Le dernier mètre : du carton au fond de la poche
Reste le geste lui-même, celui dont aucun registre ne garde trace, et que la mémoire seule conserve.
Ce que l’on peut dire à partir des pages, c’est que la marchandise ne partait pas toujours en vrac. Une ligne de facture porte mille sachets. Cela veut dire qu’à cet endroit de la chaîne, quelqu’un avait déjà mis les billes en petites quantités, prêtes à passer le comptoir. Le conditionnement pour la vente au détail existait, il partait de la fabrique.
À côté de cela, les autres lignes se comptent par milliers et dizaines de milliers de pièces. Un magasin qui recevait une caisse pareille avait de quoi tenir, et il fallait bien que quelqu’un, derrière le comptoir, plonge la main dedans.
Ces deux réalités coexistent dans le même volume, à quelques pages d’écart : la caisse de trente mille et le sachet à l’unité. C’est toute la distance entre un métier de gros et un enfant qui tend sa pièce.
Et c’est peut-être cela, la vraie découverte de cet épisode. Le réseau que nous avons décrit, avec ses villes, ses grossistes et ses cargos, existait pour une seule raison : amener une poignée de billes à moins d’un kilomètre de chaque cour de récréation de France. Le dernier mètre, lui, n’a jamais été écrit nulle part.
Sauf dans votre mémoire.
À votre tour
Vous souvenez-vous de l’endroit où vous achetiez vos billes, enfant ?
Un marchand de jouets, un bazar, l’épicerie du village, un rayon de supermarché, un stand de fête foraine, une distribution de kermesse ?
Et comment vous les vendait-on : au sachet fermé, à la poignée pesée, à l’unité choisie dans un bac ? Y avait-il un bocal sur le comptoir ?
C’est la seule partie de cette histoire qu’aucune archive ne conserve. Elle n’existe que chez les gens qui l’ont vécue.
Et vous, où achetiez-vous vos billes ? Racontez-nous en commentaire : le nom du magasin, la ville, l’année à peu près, et surtout comment on vous les vendait. Nous lisons tout, et ce sont vos réponses qui écriront le seul chapitre que les archives ne portent pas.
Chez MesBilles
- La saga française de la bille : les usines Barral dans la Drôme, 1893-1982 ›, la maison dont ce registre porte les comptes
- Les billes en terre cuite : avant le verre, l’argile ›, le procédé que ces machines servent encore aujourd’hui
Sources
Deux sources institutionnelles, ouvertes et relevées sur pièce le 29 août 2026, recontrôlées fait par fait le 7 septembre 2026, et une pièce d’archive privée.
- Fédération française des industries Jouet-Puériculture (FJP), page « Nos missions, notre vision et histoire », rubrique Notre histoire. Les deux dates de 1868 et 1891 et la formule « négociants, importateurs, fabricants et détaillants » sont recopiées de cette page. Consulter la page de la FJP ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Annuaire officiel des jouets & jeux, des bazars, bimbeloterie, articles de Paris et des industries annexes, publié sous le patronage de la Chambre syndicale des fabricants des jouets et jeux de Paris, par A. Clavel, 1897. Bibliothèque nationale de France, Gallica, cote ark:/12148/bpt6k110481s. Consulter l’annuaire sur Gallica ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Grand livre de comptes clients de la maison Barral, vues photographiques IMG_0641.JPG à IMG_0665.JPG, dépouillement intégral conduit le 21 août 2026. Fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron et employé avec son accord exprès. Le fonds n’étant pas coté, la cote est le nom du dossier d’archive et le nom de fichier.
Réserve de lecture. Le registre est un document de gros : il établit ce que des maisons de commerce ont acheté, jamais ce qu’elles ont revendu, ni à qui, ni à quel prix. MesBilles n’écrit aucun prix de détail d’époque, ne convertit aucun chiffre, et ne date la fin d’aucun type de commerce. Le fonds est partiel : les pages parvenues couvrent de façon certaine les années 1961 à 1978, et les index ne portent qu’une partie de l’alphabet.
Aucune reproduction d’image d’archive n’accompagne cette version : les droits du fonds ne sont pas instruits.

L’œil MesBilles
Ce qui nous frappe, à lire ce registre, c’est que la bille n’a jamais eu de boutique. Elle est passée par le jouet, par le bazar, par l’épicerie, par la fête foraine. Elle s’est toujours vendue à côté d’autre chose, dans le rayon d’à côté, au fond du magasin, sur le coin du comptoir.
C’est aussi pour cela que nous avons ouvert toutes nos billes › à l’unité. Pour une fois, elle est au centre, et vous choisissez celle que vous voulez, une par une.
Crédits visuels : illustrations photo MesBilles, billes du catalogue, vendues à l’unité · Source documentaire : fonds documentaire Barral, transmis par Gaël Mauron.