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Une petite sphère sort de terre sur un chantier de fouille. Elle tient dans le creux de la main, elle est ronde, elle est ancienne. La question vient toute seule : à quoi servait-elle ?
La question, et sa réponse tout de suite
Autant le dire avant d’aller plus loin : cet article ne désignera aucune petite sphère antique comme objet de jeu. Ce n’est pas une prudence de façade, c’est le résultat lui-même. Devant la plupart des petites sphères sorties de fouille, un archéologue ne tranche pas, et son métier consiste précisément à savoir jusqu’où il peut aller.
Sur une étiquette de brocante ou dans un moteur de recherche, on croise pourtant les formules « bille antique » et « bille romaine ». Que valent-elles au juste ? Ce sont des mots de vente et de référencement. Ils rangent un objet dans une case avant que quiconque ait examiné d’où il vient. Cet article propose de faire le chemin inverse, et de regarder comment la question se pose vraiment.
Ce qu’un archéologue regarde avant de nommer un objet
Le raisonnement ne commence pas par l’objet. Il commence par son entourage : à quel endroit il a été trouvé, dans quelle couche de terrain, avec quoi d’autre, et en combien d’exemplaires. Un objet seul se tait ; un ensemble parle un peu.
Le dossier Jouer dans l’Antiquité ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) publié en 2019 par la revue Archimède, portée par l’unité de recherche Archimède de l’Université de Strasbourg, expose bien la difficulté. Les assemblages, plateaux, pions et dés, y sont décrits comme rarement retrouvés complets, ce qui complique l’attribution d’un accessoire à un jeu en particulier. Le même dossier rappelle que le matériel déposé dans une tombe s’interprète difficilement, et qu’il faut d’abord savoir si la panoplie était entière ou non.
Retenons la logique, et non l’inventaire : ces plateaux, ces pions et ces dés ne disent rien des petites sphères. Ils montrent seulement à quel point l’attribution d’un usage à un objet dépend de ce qui l’accompagnait.

Pourquoi un objet isolé ne dit presque rien
C’est un cas particulièrement piégeux. Le catalogue de l’exposition Ludique ! Jouer dans l’Antiquité ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), présentée en 2019 par Lugdunum, musée et théâtres romains de la Métropole de Lyon, l’écrit sans détour : « De nombreux objets ludiques, classés comme antiques, datent d’époques postérieures, ou ne sont pas des jeux ». Le même texte signale des motifs symétriques gravés sur une tuile ou dans le sol, qui ressemblent de manière trompeuse à des plateaux de jeu.
Le doute n’est donc pas un défaut d’information passager. C’est la position de départ, et les institutions l’assument devant leur public. Le livret Les jeux gallo-romains ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), conçu par le service jeune public de Gisacum, site archéologique du Département de l’Eure, écrit par exemple « on ne sait pas si les garçons jouent avec des noix ou avec des balles », puis, à propos des balles : « donnaient-elles leurs noms aux jeux ou l’inverse, nous l’ignorons ». Une institution qui s’adresse aux enfants choisit d’écrire qu’elle ne sait pas.
Chez MesBilles, nous avions déjà raconté une exposition de verre à Conches où chaque œuvre est présentée avec son auteur et sa période. La différence tient à ce point précis : là, les objets arrivent accompagnés de ce qu’on sait d’eux.
Un cas où l’on sait beaucoup, et où l’on s’arrête quand même
Prenons le contre-exemple. Une notice d’Archéolab.Québec ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre) décrit une bille en terre cuite fouillée dans la maison Louis-Beaudoin, sur le site de Place-Royale, à Québec, et datée d’une production située après 1870 et avant 1920. L’objet porte un numéro d’inventaire, CeEt-175-111. Il mesure moins de deux centimètres. La notice le décrit comme un objet de fabrication semi-industrielle et lui attribue un usage de jeu.
Plusieurs éléments sont documentés : le contexte de fouille, la datation, le numéro d’inventaire et l’usage indiqué par la notice. Et pourtant, sur un point, l’institution s’arrête : le lieu de production reste présumé, États-Unis ou Europe, sans que le choix soit tranché. Quand on sait beaucoup, on mesure aussi ce qu’on ne sait pas.
Une précision s’impose, et elle est décisive. Cet objet vient d’un contexte archéologique nord-américain du dix-neuvième siècle, soit près de deux mille ans après l’Antiquité européenne. Il ne dit rien de l’Antiquité européenne, et il ne vient combler aucun vide : il sert uniquement à montrer à quoi ressemble un raisonnement quand, pour une fois, le contexte de découverte a été conservé.
Ce que cela change quand on vous montre un objet ancien
Ce que vous emportez de tout cela n’est pas une méthode d’examen. C’est un réflexe, et il tient en deux questions posées dans cet ordre : d’où vient cet objet, et avec quoi a-t-il été trouvé ? Ces deux questions passent avant celle de savoir ce qu’il est.
On ne conclut pas d’un objet à son usage. Un vendeur, une vitrine ou un moteur de recherche peuvent proposer une étiquette ; la provenance, elle, ne se devine pas.
À votre tour
Vous a-t-on déjà présenté une petite sphère ancienne comme un objet de jeu ? Racontez-nous en commentaire ce qu’on vous en a dit, et ce que vous en avez pensé.
Pour aller plus loin
- Locus Ludi, publications de l’équipe de recherche ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), Université de Fribourg, le programme de référence sur le jeu antique
- Revue Archimède n° 6, dossier « Jouer dans l’Antiquité » (PDF) ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), ce que les assemblages permettent, et ne permettent pas, de conclure
- Archéolab.Québec, notice de l’objet CeEt-175-111 ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), une fiche d’objet documentée de bout en bout
Chez MesBilles
- Une exposition rare : un siècle de verre, 3 périodes, 35 artistes, quand chaque objet arrive avec son auteur et sa date
- Tout Passion Billes, notre blog documentaire
- Toute la Gazette de MesBilles, notre blog éditorial événementiel

L’œil MesBilles
Une bille se reconnaît à son histoire autant qu’à sa forme, et l’histoire, ça se demande.
Sources
- Dossier « Jouer dans l’Antiquité : identité et multiculturalité », revue Archimède n° 6, 2019, unité de recherche Archimède, Université de Strasbourg et MISHA, coordination Véronique Dasen et Ulrich Schädler. Consulter le dossier (PDF) ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Catalogue de l’exposition « Ludique ! Jouer dans l’Antiquité », Lugdunum, musée et théâtres romains, Métropole de Lyon, 2019, direction scientifique Véronique Dasen. Consulter le dossier (PDF) ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), copie mise en ligne par l’association Arrête ton char.
- Notice d’objet « Bille », Archéolab.Québec, n° CeEt-175-111, objet produit après 1870 et avant 1920, maison Louis-Beaudoin, site de Place-Royale, Québec ; plateforme portée par Pointe-à-Callière. Consulter la notice ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Livret « Les jeux gallo-romains », service jeune public de Gisacum, Département de l’Eure, conception 2011. Consulter le livret (PDF) ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre), copie mise en ligne par l’association Arrête ton char.
- Locus Ludi, projet financé par le Conseil européen de la recherche n° 741520, Université de Fribourg, responsable scientifique Véronique Dasen. Consulter les publications de l’équipe ↗ (s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
Crédits visuels : photo MesBilles, billes du catalogue, vendues à l’unité.